Dans le paysage artistique, Hania Zazoua s’impose comme une voix singulière. Formée à l’École supérieure des beaux-arts d’Alger puis à l’École supérieure d’art d’Aix-en-Provence, l’artiste a développé une signature visuelle immédiatement identifiable : une explosion de couleurs, des motifs hypnotiques, et un ancrage assumé dans le folklore algérien.
Sous son pseudonyme de Princesse Zazou, elle déploie un univers à la fois décalé et profondément construit, qu’elle décline sur une large palette de supports : T-shirts aux slogans marquants, broches détournées, mobilier éclatant, installations immersives. Une diversité qui séduit autant les amateurs de design que les passionnés d’art contemporain.
Le magazine Forbes France résume son approche en évoquant un « rébus de nos vies truffé de messages », soulignant au passage la puissance de son engagement artistique.
Depuis quand avez-vous su que vous vouliez devenir artiste, et comment votre parcours artistique a-t-il réellement commencé ?
Je n’ai absolument pas le souvenir d’avoir un jour eu envie d’être artiste ou de devenir artiste. En revanche, j’ai toujours ressenti cette envie d’engagement depuis très jeune. Autour de moi, en Algérie indépendante, nous étions tous poussés à être performants et ambitieux, notamment dans les études, ce qui se traduisait souvent par des parcours scientifiques ou mathématiques pour devenir ingénieur, médecin ou architecte.
J’étais destinée à cette voie, devant suivre la tradition familiale, mais je n’en avais absolument aucune envie.
Frappée de plein fouet par le terrorisme durant ma jeunesse, j’ai douloureusement ressenti cette injustice « qu’au lieu que le monde ait peur pour nous, le monde a eu peur de nous ».
En réaction et avec l’ambition de comprendre puis d’étayer plus tard J’ai d’abord entrepris des études de sciences politiques, avant d’être déçue par une approche trop centrée sur le ressassement de schémas, sans véritable approches visant à trouver des solutions concrètes aux crises.
Mon père m’a alors invitée à me présenter au concours des Beaux-Arts d’Alger pour une année sabbatique en architecture intérieure. Cette parenthèse s’est finalement prolongée en un bac+5, majore de ma promotion avant de développer d’autres tentacules ART à l’école d’art d’Aix-en-Provence.
Si l’on doit repérer une envie originelle, ce fut bien celle d’un engagement politique citoyen, porté par une soif de justice et de liberté. Cet élan s’est d’abord traduit par mes premières œuvres vidéo réalisées à l’École d’art d’Aix-en-Provence, avant d’évoluer vers mes créations contemporaines ultracolorées. Loin d’être folklorique ou girly comme elle paraissent, ces œuvres utilisent la couleur comme un cheval de Troie : en apparence gentilles et inoffensives, elles portent un message bien plus profond.
Comment décririez-vous votre style artistique ? Quels thèmes dominent votre travail, et pour quelles raisons ?
Je pense que ça me dérange profondément de définir mon travail par rapport à un style ou des thématiques parce que ce n'est absolument pas ma démarche.
Je ne me lève pas le matin en me disant « Ah, je vais aborder cette thématique » ou me contenir à un style.
Peut-être que les autres voient des choses et m’associent à des styles qu’ils repèrent, ça peut être rassurant pour eux, mais moi ça me dérange beaucoup. C'est pour moi une sorte d'enfermement.
En revanche, si je devais donner des pistes de lecture de mon travail durant toutes ces années, qui a bougé et évolué par ailleurs, prenant des formes différente on peut néanmoins retrouver la persistance du récit, même en images, le récit boulimique, onirique, poétique, avec construction, déconstruction d'images et de sens, la forte présence de la couleur comme cheval de Troie parce que nous sommes dans des sociétés où on assimile la couleur au doux, au mignon, et en fait c'est une manière de ne pas effrayer et d'inviter à venir regarder l'œuvre qui , en réalité, traite de choses bien plus profondes.
L’autre piste est « le kitsch conscient » qui est une de mes signatures, voisine de la Madeleine de Proust.
J'explique : Madeleine de Proust, chocolat chaud, souvenir d'enfance, embrun marin, souvenir de vacances, kitsch conscient pour moi, c'est moi à 20 ans qui déteste totalement le napperon de mamie, moi aujourd'hui qui est sur un amour devant cette chose, qui elle n'a pas bougé, ce n'est pas de la nostalgie, c'est juste moi qui ai cheminé et qui m'aperçoit qu'au moment où je ne l'aimais pas, je l’a rejetais pour de mauvaises raisons. Alors on peut ne pas aimer un napperon, ce n'est pas la question. C'est juste que je portais un « jugement de valeur » en pensant que ce qui venait de chez moi était plutôt ringard.
J’invoque et invité le récit, la parole, le souvenir des grands-mères d’où qu’elles viennent » pour les conjuguer au présent /futur pluriel et joyeux.
L’étudiante de science po que j’ai été et la citoyenne du monde contemporain constate qu’il y a plus de sagesse dans l’approche citoyenne au monde de nos grands-mères que des dirigeants puissants bardés de diplômes qui mettent le monde en faillite.
Les grands-mères des quatre coins du globe, gardiennes de « savoirs faire et être » millénaires, tracent un chemin pour un vivre-ensemble conjugué au présent/ futur pluriel et heureux : semer, s’aimer, s’émerveiller, s’élever et cultiver la paix.
Nous proposons d’ouvrir les valises-fardeaux de nos ancêtres – ces héritages que nous trimballons par fidélité sans oser les explorer –, pour lire, écouter, ressentir les histoires subtiles de celles et ceux qui en ont été témoins du passé et qui dessinent les pourtours et aspérités complexes et poétiques et sculptent le contour la grande Histoire imposée.
Puis, après un souffle libérateur, refermer ces coffres le cœur et l’esprit allégés, honorant l’antan sans en faire le dénis prêts à prendre en main nos vies et nos responsabilités pour coconstruire un avenir commun.
BROKK’ART crée des objets et narre des histoires oniriques puisant dans cette sagesse universelle, invoquant le regard des aïeules pour un projet contemporain partagé.
En enfin, je crée beaucoup avec ce qui est déjà (je repère le beau, le délicat, le précieux dans ce qui est déjà) et je tisse et je brode dans tous les sens possibles donnés à ce geste.
Quelles envies et quelles motivations sont à l’origine de Brokk’Art ?
Il y a 20 ans, j’étais déjà une femme-poulpe à multiples tentacules : artiste, designer et architecte d’intérieur. Je ne rentrais déjà pas dans les cases. Je venais d’avoir mon bébé, et je me souviens avoir pris ma fille dans les bras en me demandant : quelle maman ai-je envie de lui présenter ?
À défaut de ne faire que râler (même si je l’ai fait, évidemment), j’ai décidé de créer un lieu qui s’adapterait à mes aspérités autant qu’à mes ambitions. Au départ, c’était pour moi, mais aussi pour un certain SVËN, un autre artiste-designer, un génie qui ne mettait aucune énergie dans sa propre promotion. J’ai voulu concevoir une safe place, même nomade, qui permette de mettre en avant les talents sans avoir besoin de se contorsionner, ni de se compromettre pour rentrer dans des cases qui ne nous ressemblent pas.
D’un “ON” pour éviter de dire “JE”, c’est devenu aujourd’hui un vrai “NOUS” :
Un lieu d’art et de vie qui désacralise la galerie.
On y expose des artistes, vidéastes, auteurs, danseurs, interprètes, designers… Et on y accueille des talks inspirants, des rencontres stimulantes, des ateliers où l’on apprend à désapprendre et à reconstruire du lien.
Quant au business plan, celui qui inquiète ma mère, le comptable et le banquier, il repose sur le pari de miser sur le design comme levier.
Nous vendons des objets utiles de créateurs- designer issus de l’univers des expos, à des prix accessibles, pour financer l’entreprise culturelle et soutenir la médiation artistique offerte gracieusement à un public hétéroclite, passionné ou profane.
C’est ce qui nous permet de connaître le prix de la liberté et le coût des rêves.
L’envie de rentrer dans vos quotidiens et de permettre à l’art et la culture de nous parler de nous, de nos société , de nos communs et de ce qu’on peut mettre en commun pour une coexistence en art et conscience et en joie de nos forces et différences.
Quelle ampleur Brokk’Art a-t-il prise au fil des années, et quel événement vous a particulièrement marqué dans cette aventure ?
En vingt ans, BROKK’ART a surtout gagné en longévité et en solidité : maintenir un modèle hybride qui fait de l’art et de la culture une voie de sagesse, tout en développant un entrepreneuriat culturel libre et économiquement viable, n’a rien d’anodin.
L’ampleur se mesure autant dans les expositions, les collaborations et les réalisations que dans cette « graine » semée auprès des enfants accueillis très jeunes pour des ateliers et qui ont grandi avec BROKK’ART, ainsi qu’auprès des lieux et institutions culturelles qui nous ont confié leurs affiches de festivals, nos talks, et récits à partager
Chaque étape a compté : les grandes dates comme les petites actions qui ont rendu la persévérance possible, toujours dans une démarche consciente, joyeuse et portée par l’amour de son prochain du lien humain comme alternative au chaos.
Parmi les moments marquants, l’affiche créée pour le festival de cinéma de Douarnenez, devenue au fil du temps un objet « collector », a ancré un attachement particulier à ce territoire breton, comme un second pays de cœur, un autre pays « DZ ».
Les défilés au Théâtre National de danse Chaillot, où le public était invité à se saisir librement des pièces du dressing couture hybride et urbain de BROKK’ART pour défiler à sa manière, ont également été des temps forts émouvant signant notre ambition de créer pour de vrais gens.
Un autre jalon symbolique a été l’intégration de visages nord-africains anonymes pour le grand public, notamment ceux de mes grands-parents, sur des affiches et œuvres de festivals, exposés sur les murs français ou londoniens : une manière d’inscrire ces figures familiales dans l’espace public, de les faire voyager autrement et de leur rendre hommage.
Au fond, l’ampleur de BROKK’ART, c’est d’avoir su préserver intactes l’envie et la joie, et de démontrer chaque jour que l’art et la culture sont, plus que jamais essentiels.
Quels sont vos projets en cours ou à venir ?
BROKK’ART célèbre aujourd’hui ses vingt ans d’aventure culturelle, entre onirisme, engagement et expérimentations.
Le projet assume l’art comme troisième voie de sagesse, en dehors des schémas convenus, en défendant une approche authentique, intergénérationnelle et interculturelle. Dans un contexte où un certain modèle de progrès, dominé par l’avidité et la destruction, montre ses limites, BROKK’ART choisit d’amplifier les voix de la sagesse féminine, portées par celles et ceux, qui restent à l’écoute des récits ancestraux.
L’ambition est de tisser une « étoffe » symbolique reliant les rives de la Méditerranée, pour raconter à la fois ce qui nous est commun et ce qui nous distingue, et faire de nos savoir-faire et savoir-être une ressource à valoriser plutôt qu’à lisser.
Après avoir traversé la Méditerranée, BROKK’ART s’est implanté à Lyon, où se poursuit ce patient travail de tissage : des œuvres qui brodent les rires, les sourires, les rides, les cicatrices, mais aussi les chemins des rêves et des envies, avec un rayonnement qui s’affirme des deux côtés de la mer.
En s’installant à Lyon, le projet s’ouvre plus largement à la France et à l’Europe, créant de nouvelles passerelles, parfois inattendues, entre scènes, territoires et publics.
Pouvez-vous nous partager une phrase, une citation ou un enseignement qui vous inspire ?
Si une phrase devait résumer ces vingt années, ce serait celle-ci : ne jamais négocier avec son authenticité ni avec son intuition.
Même lorsqu’elle dessine une image peu commune, l’authenticité finit toujours par trouver son écho et par libérer quelque chose chez celles et ceux qui n’osent pas encore être pleinement eux-mêmes. Oser ! Faire confiance à cette sagesse intérieure, souvent oubliée mais presque toujours juste, l’intuition, est devenu un véritable fil conducteur de BROKK’ART comme de mon parcours personnel.
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